Le travailleur n’est pas une marchandise

ACTUALITÉ – L’Organisation internationale du travail (OIT) s’inquiète du manque de régulation des formes d’emploi « atypique », comme le travail temporaire ou à temps partiel. Dans un rapport publié en novembre 2016, l’Organisation a mis en lumière les dangers de précarisation qui guettent ces nouveaux emplois numériques et appelle à davantage de réglementation. Comme l’exemple des Pays-Bas le montre, une économie basée sur des emplois à temps partiels de qualité est possible. Certains économistes affirment qu’une réduction généralise du travail permettrait d’offrir du travail à tous. Est-il temps de repenser la place du travail dans notre société ? Analyse.

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Taxi en grève contre Uber, Toulouse 2015 - Source: Wikipédia

Emploi atypique et « ubérisation » de l’économie


« Le travail n’est pas une marchandise » : tel est l’un des principes fondateurs de l’Organisation internationale du travail (OIT) [1]. Ce principe signifie que le travail n’est pas un produit comme un autre. Il ne devrait pas être négociable au prix le plus bas possible, tel qu’on pourrait le faire pour une pomme ou une télévision par exemple. Selon l’Organisation, le travail « fait partie du quotidien de chacun et il est le fondement de la dignité d’une personne, de son bien-être et de son épanouissement en tant qu’être humain » [2]. C’est pourquoi l’Organisation défend l’accès universel à un travail décent, à savoir un emploi où les travailleurs peuvent travailler dans la dignité, la sécurité et la liberté. Le travail n’est pas une fin en soi ; il devrait servir à l’amélioration de la vie quotidienne de chaque être humain.


En novembre 2016, l’Organisation internationale du travail (OIT) a publié un rapport sur les défis relatifs à « l’emploi atypique » dans le monde. L’emploi atypique s’est fortement accru au cours de ces dernières décennies, en raison de la mondialisation, des changements techniques, de la montée des services et de nouvelles stratégies organisationnelles [3]. Il comprend plusieurs modalités d’emploi : travail temporaire, à temps partiel, intérimaire, sous-traitance ou encore non salarié indépendant. Ce type d’emploi est appelé « atypique » car il s’écarte de la « relation d’emploi typique », à savoir un type d’emploi continu et à plein temps, marqué par une subordination entre employeur et salarié [4].


L’augmentation de ce type d’emploi a conduit certains analystes à parler d’ « ubérisation » de l’économie, en référence à l’entreprise américaine Uber. Selon Sandrine Foulon, du journal Alternatives économiques, il s’agit d’un mot-valise qui, bien que renvoyant à différentes réalités, comporte un dénominateur commun : « une plate-forme en ligne permettant à des sociétés à but lucratif de mettre en contact particuliers ou travailleurs indépendants avec des clients » [5]. Par exemple, il s’agit de sociétés concurrençant les hôteliers comme Airbnb, les loueurs de voitures comme BlaBlaCar ou, bien sûr, les taxis comme Uber.

Les dangers de la précarisation


Dans la plupart des régions du monde, la forme typique d’emploi est réglementée. Elle offre aux travailleurs d’importantes protections. Mais le maintien de conditions de travail respectant les normes internationales du travail participent également au développement économique. L’OIT rappelle que de nombreuses études scientifiques montrent que le respect de ces normes améliore la productivité et la performance économique [6]. Les effets positifs des normes du travail sont nombreux : les travailleurs satisfaits sont plus productifs et doivent moins être renouvelés ; l’investissement dans la formation professionnelle produit une main-d’œuvre plus qualifiée ; la sécurité de l’emploi encourage les travailleurs à prendre des risques et à innover ; la protection sociale peut améliorer et rendre plus acceptable la flexibilité du marché du travail [7].


Le rapport de l’OIT de novembre 2016 « L’emploi atypique dans le monde » s’inquiète de l’insuffisance de régulation de l’emploi atypique. Il est souvent synonyme de précarité et de grande insécurité pour les travailleurs indépendants qui proposent leurs services. L’Organisation estime que, si l’emploi atypique non régulé peut être profitable pour le travailleur ou l’entreprise à titre individuel et à court terme, il est problématique pour l’économie dans son ensemble : « sous-investissement dans l’innovation, ralentissement des gains de productivité, risques pour la viabilité à long terme des systèmes de sécurité sociale, volatilité exacerbée sur les marchés du travail, médiocrité des performances économiques » [8].


L’Organisation internationale du travail appelle à une action politique afin d’adapter les réglementations aux défis posé par le développement de l’emploi atypique. Elle propose quatre grandes lignes d’action : « 1) combler les lacunes dans la réglementation ; 2) renforcer la négociation collective ; 3) consolider la protection sociale ; 4) mener des politiques sociales et de l’emploi pour faire face aux risques sociaux et accompagner les transitions » [9]. Les recommandations détaillées dans le rapport visent à fournir à chaque travailleur un emploi décent. L’emploi atypique en lui-même ne pose donc pas problème, son manque de réglementation est en revanche plus problématique.

Repenser le temps de travail


Les Pays-Bas fournissent un bon exemple d’une économie fortement basée sur des emplois à temps partiel de bonne qualité. Près de la moitié des salariés hollandais travaillent à temps partiel (65% des femmes et 28% des hommes en 2014) [10]. La plupart sont titulaires d’un contrat à durée indéterminée et leur écart salarial avec les travailleurs à plein temps est négligeable, voire nul [11]. En effet, les Pays-Bas ont mis en place plusieurs lois afin d’assurer la qualité de l’emploi à temps partiel, notamment à l’égard du principe d’égalité de traitement. Ils ont ainsi autorisé les salariés à demander une réduction ou une augmentation de leur durée de travail, demande qui ne pouvait être refusée qu’en cas d’incompatibilité spécifique avec les intérêts de l’entreprise [12].


Des études ont montré que les Néerlandaises sont satisfaites de travailler à temps partiel et qu’elles le préfèrent au travail à plein temps [13]. Il convient ainsi de distinguer le travail à temps partiel subis, qui ne cesse de croître, d’un travail à temps partiel encore majoritairement choisi. Aux Pays-Bas, il n’est subi que dans 2% des cas [14]. C’est le taux le plus faible en Europe.


Face au chômage de masse, aux perspectives de croissance limitées et au creusement des inégalités, certains analystes appellent à réduire le temps de travail. En mai 2016, le journal Alternatives économiques a lancé un appel : « Travailler moins pour travailler tous et mieux » en France [14]. La création d’un droit inconditionnel au temps partiel choisi, tel que soutenu par l’association Coopérative d’Inactivité, conduit aussi à s’interroger sur la place du travail dans nos vies de citoyens.


FL – Assistant de recherche au CIPADH



[1] ORGANISATION INTERNATIONALE DE TRAVAIL. « Constitution de l’OIT » [en ligne], URL : http://www.ilo.org/dyn/normlex/fr/f?p=1000:62:0::NO::P62_LIST_ENTRIE_ID:... (consulté le 4 janvier 2017)

[2] ORGANISATION INTERNATIONALE DE TRAVAIL. « Les bénéfices des Normes » [en ligne], URL : http://www.ilo.org/global/standards/introduction-to-international-labour... (consulté le 4 janvier 2017)

[3] ORGANISATION INTERNATIONALE DE TRAVAIL  (2016, 14 novembre). « Non-Standard employment around the world: Understanding challenges, shaping prospects » [en ligne], URL: http://www.ilo.org/global/publications/books/WCMS_534326/lang--en/index.htm

[4] Op. Cit., p. 1.

[5] FOULON Sandrine (janvier 2017). « A l’heure de l’ « ubérisation » », Les Dossiers d’Alternatives Economiques Hors-série n° 003 [en ligne], URL : http://www.alternatives-economiques.fr/page.php?lg=fr&controller=article...

[6] ORGANISATION INTERNATIONALE DE TRAVAIL. « Les bénéfices des Normes » [en ligne], URL : http://www.ilo.org/global/standards/introduction-to-international-labour... (consulté le 4 janvier 2017)

[7] Idem.

[8] ORGANISATION INTERNATIONALE DE TRAVAIL  (2016, 14 novembre). « L’emploi atypique dans le monde. Identifier les défis, ouvrir lesperspectives. Vue d’ensemble » [en ligne], URL : http://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/---dgreports/---dcomm/---publ/do...

[9] Op. Cit., p. 23.

[10] Op. Cit., p. 34.

[11] Idem.

[12] Idem.

[13] Idem.

[14] MYLONDO Baptiste (2014, mars). « Contre le temps partiel subi, osons le temps libéré ! », Alternatives Economiques [en ligne], URL : http://www.alternatives-economiques.fr/contre-le-temps-partiel-subi--oso...

[15] ALTERNATIVES ECONOMIQUES (2016, mai). « Ensemble, remettons la réduction du temps de travail au cœur du débat public » [en ligne], URL : http://www.alternatives-economiques.fr/ensemble--remettons-la-reduction-...

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