La photographie de guerre : une arme pour la paix

Analyse.- L’œil est une fenêtre sur l’âme mais aussi un récepteur sensoriel d’images. Le potentiel de l’image en tant que représentation négative d’un phénomène est ce qui suscite un sentiment unique chez homme, le sublime d’Emmanuel Kant. A cette fin, la vue et l’image sont les deux éléments essentiels ; ils peuvent déboucher sur un changement de perception ainsi que sur une prise de conscience. Plus l’image est monstrueuse, plus l’émotion est forte et paralysante. Aujourd’hui, le photojournalisme agit sur l’opinion publique en figeant à jamais les atrocités de la guerre. Ainsi, l’arme de la photographie de guerre est susceptible de forger les consciences en devenant un vecteur de paix.

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La Jeune fille à la fleur, Marc Riboud, photographie argentique en noir et blanc, 21 octobre 1967

La beauté ne peut nous émouvoir aussi profondément que le monstrueux. Il n’y a rien de paradoxal ou d’étrange en cela car le terrifiant, l’abominable et l’effrayant ont une valence à la fois négative et esthétique. Emmanuel Kant, philosophe allemand, a donné un nom à l’émotion, à l’affect esthétique que suscite un objet aussi touchant que repoussant: le sublime. Quand le sublime habite l’homme, c’est parce qu’un objet a provoqué en lui un effort d’imagination, « un plaisir négatif » dérivant de la tension constante entre l’attrait et la répulsion.  Un sentiment de l’esprit singulier, unique en son genre, est le sublime. Il naît de la contemplation d’un objet effroyable, d’une tempête, d’un océan déchainé, d’un abîme, du chaos. Il est le fruit de l’imagination, de la surprise esthétique que provoque ce qui est plus grand et plus fort que nous, à l’extérieur de nous. Benoît Goetz, professeur de philosophie, précise que ce n’est pas l’objet de contemplation qui est sublime en soi, mais plutôt l’homme qui éprouve ce rare sentiment : de fait, « nous sommes émus subrepticement par le suprasensible en nous ».  Le sublime est la « douleur de l’inimaginable ». Il est également la « découverte de la destination éthique de la pensée », qui est infiniment grande. Pour que le sublime ait lieu, il faut être à l’abri afin que l’inimaginable, l’effroi et le danger nous hantent.

Friedrich Schiller, poète et écrivain allemand, pousse le raisonnement de Kant encore plus loin. La nature et ses orages n’est pas le seul élément déclencheur du sublime. Il y a aussi l’histoire,  dont la manifestation la plus spectaculaire et esthétique est la guerre. De plus, en présence du sublime « l’homme physique et l’homme moral se séparent de la façon la plus tranchée ; car c’est justement en présence des objets qui font seulement sentir au premier combien sa nature est bornée, que l’autre fait l’expérience de sa force : ce qui abaisse l’un jusqu’à terre est précisément ce qui relève l’autre jusqu’à l’infini ». Ce voyage dans le suprasensible est ce qui mène au changement de la perception de soi et du monde qui nous entoure.

La guerre ne laisse personne indifférent

La puissance destructrice et inhumaine de la guerre a besoin d’un support pour être représentée et provoquer une angoisse sublime chez le spectateur. Que le dispositif soit une toile ou un appareil photo, la représentation de l’inhumain émeut et perturbe. L’inhumain n’est toutefois pas associé à un plaisir positif ou négatif. L’inhumain reconduit plutôt à une expérience traumatisante, à une expérience de choc. Ainsi, parmi les fonctions des médias, s’inscrit la divulgation et le partage des traumatismes de l’humanité. Dans ce cadre, la photographie joue un rôle clé.  A cet égard, le philosophe français et professeur émérite à l'Université de Paris VIII, Jacques Rancière, mentionne la puissance évocatrice de la photographie : « la photographie n'est pas en elle-même politiquement neutre, elle n'est pas une simple « prothèse » qui prolonge les capacités de l'homme tout en restant extérieur à son corps. Ayant une valeur de preuve, la photographie est un appareil qui inscrit une expérience de choc, qu'il s'agisse d'une expérience historique ou individuelle ».

Compte tenu que la photographie est une  preuve tangible des horreurs du monde et de la guerre, elle peut agir en tant que vecteur de paix. Telle est la vocation du photojournalisme outre la divulgation de l’information sur support photographique. Par ailleurs, la contemplation de photos de guerre peut mener à une prise de conscience politique et, par conséquent, à un engagement citoyen en faveur de la paix. Ici, l’exemple de la guerre du Viêt Nam est parlant. S’agissant de la première guerre qui a été médiatisée dans toute son évolution, elle a eu un impact très fort sur l’opinion publique. De fait, les photos des bombardements, des soldats morts sur les champs de bataille, des massacres des civils, des exécutions et des enfants mutilés au Viêt Nam ont été la source d’une prise de conscience chez les Américains et dans le monde entier. En conséquence de quoi, l’utilité de la guerre a été remise en question et une vague de contestation a vu le jour aux Etats-Unis. Tout cela en partie grâce aux photographes téméraires qui sont partis sur le front et ont appuyé sur le bouton de leur appareil photo.

La photographie engagée

L’instigateur du photojournalisme, et tout particulièrement de la photo de guerre, est Robert Capa. Célèbre photographe et correspondant de guerre hongrois ayant couvert de nombreux conflits, de la guerre civile espagnole à la Seconde guerre mondiale, Robert Capa meurt en Indochine en 1954. Il saute sur une mine alors qu’il suivait des soldats français. Toutefois, l’histoire du photojournalisme engagé ne s’arrête pas là. Aujourd’hui, les cinq « géants de la photo de guerre » sont John G. Morris, David Douglas Duncan, Don McCullin, Patrick Chauvel et Yuri Kozyrev. Ils ont couvert notamment la Seconde Guerre mondiale, le guerre du Viêt Nam et le conflit en Syrie. En 2013, ils se sont rencontrés au palais des congrès de Perpignan dans le cadre d’une conférence organisée par Visa. Le bilan dressé par les photojournalistes de leur métier est que le photojournalisme n’a pas changé depuis la mort de Robert Capa. Combattre l’injustice était la motivation professionnelle de Don McCullin à ses débuts. Or il savait que ses photos n’allaient pas « changer le monde ». Désillusionné, il affirmera plus tard : « J’ai vu la vérité de la guerre, les yeux de ceux qui meurent de faim. Tout ce que je pouvais leur apporter c’était de toucher mon appareil photo. Ils attendaient que je les aide, moi, homme blanc. Et je n’ai rien pu faire ».  Pour sa part, John G. Morris estime que sa profession permet de combler « le fossé entre le mensonge et la réalité ». Cependant, la déception de l’expérience sur le front est forte : « Lors d’un conflit, tous les gouvernements cherchent à nous tromper. Nous, on a essayé de faire disparaître du monde de nombreux mensonges que les politiques ont voulu cacher. Je suis dégoûté du pouvoir et de la politique ».

Cela étant, les photographes continuent à partir dans les zones de guerre et sont prêts à risquer leur vie pour les documenter. Bien que le photojournalisme ne puisse pas mettre fin aux conflits dans le monde, sa contribution est précieuse en ce qu’il agit sur l’opinion publique, favorise les prises de conscience et informe. De plus, le photojournalisme implique les internautes qui sont à l’abri du conflit en les rendant témoins de la guerre. Cela peut inciter à l’action, à l’engagement citoyen ou, du moins, à un sens de responsabilité personnelle et collective. En effet, Patrick Chauvel souligne que « les gens ne peuvent plus dire qu’ils ne savaient pas. Ils peuvent dire qu’ils ne voulaient pas savoir mais dans ce cas, ils sont responsables ». Enfin, de nos jours la photographie de guerre demeure un acteur clé des médias ainsi qu’un vecteur de paix dans le monde.

Annick Valleau

 

Références

 

Benoît Goetz, « Le respect et le sublime », Le Portique, 2005, http://leportique.revues.org/559, (consulté en ligne le 11.06.2015)

Jacques Darriulat, Kant. L’Analytique du Sublime, Introduction à la philosophie esthétique, 2007, http://www.jdarriulat.net/Introductionphiloesth/PhiloModerne/Kant/KantAnalSublime.html, (consulté en ligne le 11.06.2015)

Friedrich Schiller, Textes esthétiques: grâce et dignité et autres textes, 1998

Helena Pedrosa et Fatou Souare, Histoire OC, Les 60's, Rock et guerre du Viêt Nam, http://www.cherchez.me/search/Guerre::Viet::Nam/pdf/1, (consulté en ligne le 11.06.2015)

Denis Skopine, « Le sublime, la surface picturale et les disparitions politiques », Appareil, n° 10, 2012, http://revues.mshparisnord.org/appareil/pdf/985, (consulté en ligne le 11.06.2015)

Karel Vereycken,  Avec Jérôme Bosch, sur la trace du Sublime, 2007, http://www.solidariteetprogres.org/documents-de-fond-7/culture/article/avec-jerome-bosch-sur-la-trace-du-sublime.html, (consulté en ligne le 11.06.2015)

Le sens des images, « La fille à la fleur » de Marc Riboud (1967), 2012,http://lesensdesimages.com/2012/06/05/analyse-dun-photographie-la-fille-a-la-fleur-de-marc-riboud-1967/, (consulté en ligne le 11.06.2015)

Claire Arsenault, La voix retrouvée de Robert Capa, le maître du photojournalisme, 2013, http://www.rfi.fr/zoom/20131022-voix-retrouvee-robert-capa-photojournalisme-france-etats-unis-icp/, (consulté en ligne le 11.06.2015)

Jean-Marie Cornuaille et Justine Righo, « J’ai honte de cette réputation de photographe de guerre », 2013, http://blogs.rue89.nouvelobs.com/vu-de-visa/2013/09/07/jai-honte-de-cette-reputation-de-photographe-de-guerre-231069, (consulté en ligne le 11.06.2015)

 

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