Comment s’organise la solidarité envers les réfugiés ? Ou la crise d’un système

COLLOQUES ET CONFERENCES – Le 27 avril passé, le vernissage de l’exposition photo « Une crise humanitaire aux portes de l’Europe, comment s’organise la solidarité ? » qui a lieu du 26 avril au 17 mai au deuxième étage du Théâtre du Grütli a été lancé par le CIPADH, en présence de ses partenaires. Le but de cette exposition est de se focaliser sur le migrant et lui donner un visage et une voix, loin des appréciations médiatiques et politiques habituelles. En marge de cet événement, une table ronde a été organisée afin de traiter de la solidarité et de son organisation dans un contexte aussi particulier que l’arrivée de migrants en Europe : comment est-elle mise en place ? Comment se gèrent les différentes échelles de solidarité (internationale, nationale, locale, personnelle) ? Dans quelles mesures le système actuel rencontre des limites ? Laure Gabus a assuré la modération. Retour sur la conférence.

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Table ronde du 27 avril 2017. De gauche à droite : Nicholas WEEKS, Gabriel GREEN, Alexandra ZOSSO, Laure GABUS, Marie-Claire KUNZ, Anja KLUG, Sami KANNAAN - crédit photo : Paolo COSTA

Un panel d’experts a été invité à répondre à ces différentes questions :

  • Laure GABUS (modératrice), journaliste et co-auteure de Leros, île au cœur de la crise migratoire (2016, Éd. Georg Editeur)
  • Gabriel GREEN, photojournaliste indépendant et auteur des photos de l’exposition (interprète anglais-français : Nicholas WEEKS)
  • Sami KANAAN, conseiller administratif de la ville de Genève en charge du Département de la culture et du sport
  • Anja KLUG, directrice du bureau du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) pour la Suisse et le Liechtenstein
  • Marie-Claire KUNZ, juriste à la section réfugiés auprès du Centre Social Protestant (CSP)
  • Alexandra ZOSSO, coordinatrice de projets auprès de Northern Lights Aid (NLA)

 

La crise actuelle : échec du système de protection des réfugiés

Anja Klug, directrice du HCR pour la Suisse et le Liechtenstein, a entamé la discussion en développant une idée qui a été le fil conducteur de cette table ronde : contrairement à ce qui est considéré, l’Europe ne fait pas face à une crise migratoire mais à « une crise du système de protection des réfugiés »

Elle a ainsi différencié deux types de programme : le programme de réinstallation et le programme relocalisation. Le premier est géré par le HCR et a pour but de transférer un réfugié d’un pays d’asile à un autre, sur la base volontaire de chaque Etat. Le second est un programme géré par l’Union européenne (UE) qui vise au transfert de réfugiés d’un Etat de l’UE à un autre afin de partager la responsabilité et de mettre en place la solidarité au sein de l’UE. Marie-Claire Kunz, juriste à la section réfugiés auprès du CSP, a alors précisé que ce programme est une réponse aux accords de Dublin qui détermine quel Etat sera responsable du traitement d'une demande d'asile déposée dans un des Etats membres. Celui qui facilite l'entrée légale ou illégale est responsable, avec pour conséquence que les pays limitrophes à la Méditerranée sont les plus sollicités.  

Madame Klug a terminé en rappelant qu’elle constate les failles de la solidarité tant au niveau international que national, notamment au sein des pays les plus riches. Elle a ainsi illustré son propos avec le cas du Liban, pays qui reçoit actuellement plus d’1,5 million de réfugiés syriens alors que la population totale est de 6 millions et qu’il fait face à des instabilités politiques et économiques. 

 

La Suisse, une solidarité à deux vitesses

Marie-Claire Kunz a donc insisté sur le manque de solidarité entre Etats européens, notamment en raison des accords de Dublin. Elle a ainsi présenté le cas suisse qui ne fait pas parti de l’UE mais qui a pris part à ces accords et qui « profite largement de ce système ».

Madame Kunz a ainsi expliqué que la solidarité est une question très importante à aborder puisqu’elle relève de plusieurs dimensions. L’aspect financier est assuré par la Suisse qui soutient activement le HCR, tout en octroyant de l’aide au développement et à l’humanitaire. L’aspect d’entraide est également mis en place depuis mars 2015 puisque la Suisse a déclaré vouloir recevoir 3'000 réfugiés dans le cadre du programme de réinstallation du HCR. De plus, elle a dit vouloir prendre 1'500 personnes dans le cadre du programme de relocalisation de l’UE. Ce qui est important de comprendre ici c’est qu’en « réalité ces 1'500 personnes seront déduites du premier contingent de 3000 réfugiés ». Actuellement, ces différents programmes ne s’appliquent pas aussi bien qu’escomptés : 747 personnes sont arrivées en Suisse dans le cadre du programme de relocalisation et les accords de Dublin sont encore appliqués.  

Sami Kanaan, conseiller administratif en charge du Département de la culture et du sport, est revenu sur son implication dans l’ouverture de la Maison des arts du Grütli à des migrants en juin 2015. Il a contextualisé sa décision en exprimant l’urgence dans laquelle se trouvaient des réfugiés, défendus par des militants, qui ne pouvaient finalement plus s’installer dans une Eglise de la ville. Il a alors décidé de les installer dans les couloirs du bâtiment, en attendant une décision sur la suite des événements. Cette anecdote a permis de mettre en perspective la solidarité : à la fois politique, elle est également personnelle. D’origine libanaise, il a pu visiter des camps de réfugiés dans ce pays et a affirmé que la situation y est critique. Il est revenu sur les déclarations de Madame Klug et a soutenu que le rôle des Etats est primordial dans l’accueil des réfugiés. Monsieur Kanaan a alors comparé cette situation à celle de la Suisse, pays plus riche, qui a pour volonté de faire de Genève une ville refuge. Il a insisté sur l’importance de cette ville, qui est une ville d’accueil des personnes persécutées depuis la réforme et l’héritage de Calvin, pour expliquer l'importance quant à une politique d’accueil plus responsable

 

Être volontaire : une urgence à l’origine d’un choix 

Alexandra Zosso coordinatrice de projets chez NLA, a expliqué que le travail des volontaires est essentiel. En effet, les Etats comme la Grèce sont débordés par l’afflux de migrants et l’aide perçue n’est souvent pas suffisante. L’aide apportée par les locaux est très importante et ils sont les premiers à sauver, soigner et accueillir les migrants. Elle a souhaité insister sur ce point qui n’est pas souvent souligné. L’arrivée des volontaires au sein d’ONG est intervenue plus tard et a permis de soulager les riverains. Un point commun entre ces différentes personnes : le sentiment d’urgence. Beaucoup de personnes sentent la nécessité d’aider et de s’engager. Ce travail a été très important, notamment pendant la période des campements non-officiels, surnommés « camps sauvages ». Lorsque l’Etat a commencé à agir, Madame Zosso a noté que ce qui semblait être une avancée, était en réalité mal perçu par les migrants. En effet, en prenant part aux enregistrements officiels et en vivant dans ces camps, « les réfugiés n’étaient plus maitres de leur projet migratoire » et étaient  « déplacés au grès des décisions politiques ». D’autant plus que l’insalubrité était parfois importante (présence de rats), notamment dans certains camps officiels. Néanmoins, ces lieux insalubres étaient devenus leur foyer. Elle illustre ce propos par l’expérience de Zahra qui lui a confié s’estimer « au paradis après avoir vu la crèche de son fils bombardée et sa voisine déchiquetée en morceaux ». 

Gabriel Green, le photographe de l’exposition, a également expliqué les raisons pour lesquelles il s’est engagé en Grèce en tant que volontaire pour l’ONG norvégienne Northern Lights Aid. Couvrant et documentant cette crise en suivant des patrouilleurs de mer, il a expliqué qu’au mois d’octobre 2015, il a vu devant lui un bateau blanc rempli de 280 personnes faire naufrage. La disparition et la mort de plusieurs dizaine de personnes ont été une révélation : chacun peut faire quelque chose. En étant journaliste, volontaire ou témoin, en racontant l’histoire de ces migrants, chacun met sa pierre à l’édifice. Chacun sensibilise. Chacun est solidaire. Sa vie, actuellement, est de tout mettre en œuvre pour continuer cette mission

 

Un centaine de personnes étaient présentes pour le vernissage, environ septante personnes ont suivi la table ronde. L’exposition photo est, quant à elle, visible jusqu’au 17 mai prochain au deuxième étage du Théâtre du Grütli.  

Un grand merci à chacun des participants de la table ronde ainsi qu’aux partenaires : le Théâtre du Grütli, le FIFDH et Northern Lights Aid.

Un grand merci à Gabriel Green pour avoir rendu cette exposition possible.

 

Par Sonia Rodríguez, chargée de projets au CIPADH

Les photos ont été prises par Paolo Costa et Larbi Tensaouti

Les vidéos ont été réalisées par Larbi Tensaouti

 

Notre galerie d'image

  • Le vernissage

Sonia Rodríguez (chargée de projets au CIPADH), Marilucía Cali (chargée de communication au Théâtre du Grütli), Marie-Sophie Péclard (chargée de communication)

 

 

  • La table ronde

Présentation de la table ronde par Sonia Rodríguez

 

Intervenants (de gauche à droite) : Nicholas Weeks, Gabriel Green, Alexandra Zosso, Laure Gabus, Marie-Claire Kunz, Anja Klug, Sami Kanaan

Gabriel Green (photojournaliste et auteur des photos de l'exposition)

Marie-Claire Kunz  (juriste à la section réfugiés du CSP) et Anja Klug (directrice du HCR pour la Suisse et le Liechtenstein)

Alexandra Zosso (coordinatrice de projets auprès de NLA) et Laure Gabus (journaliste et co-auteure de Leros, île au cœur de la crise migratoire)

 

Retrouvez certaines interventions dans les liens vidéos ci-dessous.

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