Amérique centrale: l’insécurité endémique des pays du Triangle nord

ACTUALITE - La région appelée « Triangle nord » (Guatemala, Honduras et Salvador) est devenue l’une des plus dangereuses au monde. Entre 2006 et 2016, environ 150 000 personnes ont perdu la vie dans ces trois pays [1], en particulier en El Salvador et en Honduras. L’aggravation de la violence n’est pas le seul résultat de l’échec des politiques de lutte contre les gangs (ou maras) et la criminalité organisée. Elle est aussi la conséquence de la pauvreté, de la corruption et de l’impunité dans ces trois pays d’Amérique centrale.

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Tatouage d'un membre du Mara 13 - Source: Wikipédia

Une insécurité généralisée en Amérique latine


L’Amérique latine n’est pas considérée comme une zone de guerre. Pourtant, près de 380 personnes sont tuées chaque jour dans cette partie du monde [2]. Un article du journal The Economist est récemment revenu sur les inquiétantes statistiques du nombre d’homicide dans les principales villes du monde publié par l’ONG mexicaine CCSP-JP. En 2015, leur rapport dévoilait que les cinquante villes (de plus de 300 000 habitants) les plus meurtrières étaient situées dans seulement dix pays [3]. Seules huit d’entre elles se trouvaient hors d’Amérique latine et des Caraïbes.


Les taux d’homicide par pays doivent être considérés avec prudence. La corruption, le manque de transparence ou l’absence de statistiques officielles dans ces pays conduisent à des chiffres approximatifs. Selon certains experts, ils sont souvent sous-estimés [4]. Mais les dernières analyses statistiques révèlent que les pays du Triangle nord, en particulier El Salvador et Honduras, ont des taux d’homicide parmi les plus élevés du monde, hors pays en guerre.


L’insécurité ne comprend pas uniquement les meurtres. Elle englobe aussi les enlèvements, le vol, les trafics ou les violences sexuelles. Les statistiques officielles ne reflètent pas l’importance de l’insécurité en Amérique latine. Les craintes de représailles ou la méfiance envers les autorités conduisent les victimes à ne pas signaler les crimes. Selon une étude de l’Institut national mexicain de la statistique (Inegi), environ 94 % des crimes commis en 2015 n’ont pas été rapporté aux autorités [5].

Une seconde génération de gangs encore plus violente


La violence extrême dans les pays du Triangle nord est le résultat des combats entre les gangs et les forces de l’ordre, mais aussi de l’affrontement entre les gangs eux-mêmes. Deux principaux gangs, appelés maras, dominent l’Amérique centrale : la Mara Salvatrucha 13 et le Barrio 18. Selon Bessy Rios, interviewée par le journal Le Monde, le développement des gangs en Amérique centrale date du milieu des années 1990 [6]. Cette militante salvadorienne des droits humains parle des gangs comme la conséquence d’une politique américaine :

« Après la guerre civile au Salvador [1979-1992], trois mille gangsters ont été transférés des prisons américaines vers leur pays natal ou le pays de leurs parents. Les gamins d’ici ont été fascinés par ces types tatoués qui parlaient anglais et portaient des Nike. Les gangsters les ont enrôlés comme guetteurs ou vendeurs de drogue en échange d’une paire de Nike. » [7]


Plusieurs personnes interviewées par Le Monde s’inquiètent particulièrement du phénomène de « seconde génération » des gangs, plus violente et plus enracinée à tous les niveaux de la société [8]. Après la Tregua, une trêve de cinq mois en Salvador entre mars 2012 et mai 2013, les combats entre les gangs et les forces de sécurité ont repris. Aujourd’hui, les violences ont retrouvé leur niveau d’avant la trêve.

Pauvreté, corruption et impunité


Le Salvador et le Honduras ont fait le choix d’une militarisation croissante de la lutte contre la criminalité, avec un important soutien américain [11]. Les gouvernements ont privilégié la répression à la prévention. Nathalie Alvarado et Carlos Santio, de la Banque interaméricaine de développement (BID), appellent à réformer la police, limiter l’impunité et renforcer l’administration publique. Selon eux, les politiques de sécurité sont encore trop peu efficaces. « Le crime, la corruption et l’impunité forment un cercle vicieux, car les institutions chargées du maintien de l’ordre perdent toute légitimité populaire » [12]. Cette méfiance de la population s’inscrit aussi dans le passé autocratique de ces pays, lorsque les services de sécurité réprimaient le peuple à l’époque de la Guerre froide.


L’insécurité au Triangle nord est un défi autant sécuritaire que social. Pour Nathalie Alvarado et Carlos Santiso, « les inégalités pèsent davantage que la pauvreté dans l’augmentation de la criminalité et de l’insécurité » [9]. Cette explication dénoue le paradoxe de l’augmentation de la criminalité malgré une relative diminution de la pauvreté en Amérique latine. La pauvreté extrême et l’économie informelle restent très importantes dans le Triangle nord. Selon un rapport publié en mai 2016 par Amnesty International, la violence généralisée, associée à une pauvreté et des inégalités persistantes, est à l’origine de la fuite de milliers de personnes vers le Mexique et les Etats-Unis [10].


Amnesty International appelle à ce que les gouvernements des pays du Triangle nord protègent davantage les migrants renvoyés de force dans leurs pays. L’organisation a notamment cherché à mettre en évidence le non-respect du principe de refoulement de la part des États-Unis et du Mexique. Le Triangle nord est ainsi au cœur d’une crise migratoire peu médiatisée, du moins en comparaison de celle qui touche actuellement l’Europe.


FL – Assistant de recherche au CIPADH




[1] OURDAN Rémy (2016, 20 octobre). Honduras et Salvador, la gangrène des « maras », Le Monde [en ligne], URL : http://www.lemonde.fr/international/visuel/2016/10/20/honduras-et-salvad...
[2] ALVARADO Nathalie et SANTISO Carlos (2015, juin). « Réduire la pauvreté ne suffit pas. Insécurité endémique en Amérique latine », Le Monde diplomatique [en ligne], URL : https://www.monde-diplomatique.fr/2015/06/ALVARADO/53064
[3] THE ECONOMIST (2016, 30 mai). “Daily chart. Revisiting the worlds most violent cities” [en ligne], URL: http://www.economist.com/blogs/graphicdetail/2016/03/daily-chart-18
[4] idem.
[5] MONTES Rafael (2016, 27 septembre). “En 2015 no se denunciaron 94 de cada 100 delitos: Inegi », Milenio [en ligne], URL :  http://www.milenio.com/policia/mexicanos_no_denuncian_delitos-encuesta_v...
[6] OURDAN Rémy (2016, 20 octobre). Honduras et Salvador, la gangrène des « maras », Le Monde [en ligne], URL : http://www.lemonde.fr/international/visuel/2016/10/20/honduras-et-salvad...
[7] Idem.
[8] Idem.
[9] ALVARADO Nathalie et SANTISO Carlos (2015, juin). « Réduire la pauvreté ne suffit pas. Insécurité endémique en Amérique latine », Le Monde diplomatique [en ligne], URL : https://www.monde-diplomatique.fr/2015/06/ALVARADO/53064
[10] AMNESTY INTERNATIONAL (2016, 14 octobre). « Un retour difficile : le rôle du Guatemala, du Honduras et du Salvador dans une crise des réfugiés de plus en plus grave » [en ligne], URL : https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2016/10/central-america-turns-its...
[11] OURDAN Rémy (2016, 20 octobre). Honduras et Salvador, la gangrène des « maras », Le Monde [en ligne], URL : http://www.lemonde.fr/international/visuel/2016/10/20/honduras-et-salvad...
[12] ALVARADO Nathalie et SANTISO Carlos (2015, juin). « Réduire la pauvreté ne suffit pas. Insécurité endémique en Amérique latine », Le Monde diplomatique [en ligne], URL : https://www.monde-diplomatique.fr/2015/06/ALVARADO/53064

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